Publié en 1996, ce texte rend indirectement hommage, plus d’un siècle après, au fameux "Droit à la paresse"
de Paul Lafargue...
« La paresse est jouissance de soi ou elle n’est pas. N’espérez pas qu’elle vous soit accordée par vos
maîtres ou par leurs dieux ».
Dans l’opinion qui s’est forgée à son
propos, la paresse a beaucoup gagné au discrédit croissant dont s’est grevé le travail. Longtemps érigé en vertu par la bourgeoisie, qui en tirait profit, et par les bureaucraties syndicales,
auxquelles il assurait leur plus-value de pouvoir, l’abrutissement du labeur quotidien a fini par se faire reconnaître pour ce qu’il est : une alchimie involutive transformant en un savoir de
plomb l’or de la richesse existentielle.
Cependant, l’estime dont se prévaut la paresse n’en continue pas moins à souffrir de la relation de couple qui, dans la sotte assimilation des bêtes à ce que les humains ont de plus méprisable,
persiste à accoler la cigale et la fourmi. Qu’on le veuille ou non, la paresse demeure prise au piège du travail qu’elle rejette en chantant.
Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? Hélas, dans une société où nous sommes sans relâche arrachés à nous-mêmes, comment aller vers soi sans
encombre ? Comment s’installer sans effort en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ?
Tout n’est-il pas mis en branle pour troubler, par les meilleures raisons du devoir et de la culpabilité, le loisir serein d’être en paix en sa seule compagnie ? Georg Groddeck percevait avec
justesse dans l’art de ne rien faire le signe d’une conscience vraiment affranchie des multiples contraintes qui, de la naissance à la mort, font de la vie une frénétique production de
néant".
[...]
Peut-être est-ce là le Grand Œuvre dont
l’alchimiste entreprenait chaque jour la quête patiente et passionnée : une obstination du désir à se dépouiller de ce qui le corrompt, à s’affiner sans cesse jusqu’à cette grâce qui transmute en
or vivifiant le plomb de la misère, de la mort et de l’ennui.
Quand la paresse ne nourrira plus que le désir de se satisfaire, nous entrerons dans une
civilisation où l’homme n’est plus le produit d’un travail qui produit l’inhumain.
"L’homme n’en est pas encore au point où il peut se passer des gouvernements. Des anarchistes comme Kropotkine étaient contre le gouvernement, la loi ; il voulait les dissoudre. Moi
aussi je suis un anarchiste, mais de manière totalement opposée à celle de Kropotkine.
Je veux élever la conscience des êtres humains à un tel niveau que le
gouvernement en devienne une chose futile, où les tribunaux soient vides, où personne ne soit tué, violé, torturé ou surmené. Vous voyez la différence ? Kropotine fait porter l’accent sur la
dissolution des gouvernements. Le mien est d’élever la conscience des êtres humains afin que le gouvernement devienne inutile ; que les tribunaux ferment ; que la police commence à disparaître,
car elle n’a plus de travail et que l’on dise aux juges « allez vous trouver un nouveau job ! » Je suis un anarchiste d’une toute autre dimension. Que les gens soient préparés d’abord, ensuite
les gouvernements disparaîtront d’eux-mêmes. Je ne suis pas en faveur de la destruction des gouvernements ; ils remplissent un certain besoin. L’homme est tellement barbare, tellement laid, que
s’il n’était pas restreint par la force, toute la société s’écroulerait.
Je ne suis pas pour le chaos. Je désire que la société humaine devienne un
ensemble harmonieux, une vaste commune recouvrant le monde entier : des gens en méditation, des gens sans culpabilité, des gens sereins, du silence ; des gens joyeux, dansant, chantant ; des gens
n’ayant aucun désir d’entrer en compétition avec les autres ; des gens qui ont abandonné l’idée même qu’ils sont spéciaux et doivent le prouver en devenant président des États-Unis ; des gens qui
ne souffrent plus d’un complexe d’infériorité pour qu’enfin personne ne désire être supérieur aux autres, que personne ne se vante de sa grandeur.
Le gouvernement s’évaporera comme la
rosée du matin sous l’effet des premiers rayons de soleil. Mais cela est une toute autre histoire, une approche toute différente. Jusque-là nous avons besoin des gouvernements".
Osho, 2004, pages 84-85
Ceci est une citation d’Osho (1931-1991) tirée d’un livre intitulé Liberté : le courage d’être vous-mêmes. À ma connaissance, Osho n’a jamais rien écrit mais ses discours ont été publiés dans de
nombreux livres. J’ai voulu citer ce passage pour deux raisons. La première c’est qu’Osho se nomme lui-même « anarchiste spirituel » en disant : « Je ne suis contre rien ni personne. Je ne veux
pas que vous soyez libérés de quelque chose, je désire simplement que vous soyez libres. Vous voyez la différence ? La « liberté de » n’est jamais totale ; ce « de » l’emprisonne dans le passé.
La « liberté de » ne peut jamais être une véritable liberté. » La seconde raison, c’est que sa vision de la liberté est très similaire à la mienne bien que les mots soient différents ; bien sûr
le phrasé ne compte pas, ce qui importe c’est le phénomène en lui-même.
Osho a parlé de la différence entre la rébellion et la révolution. La rébellion selon lui est un acte spirituel, le processus d’accomplissement d’une liberté « intérieure ». La révolution, a
contrario, porte sur l’acquisition de la liberté de quelque chose et, en ce sens, elle ne s’occupe que de liberté « extérieure ». Par essence, désirer la révolution dans le monde extérieur ce
n’est rien d’autre que couper les mauvaises herbes qui repoussent toujours plus fortes ; tandis que la rébellion c’est arracher les racines de ces mauvaises herbes. C’est ce qui explique pourquoi
la Révolution Communiste n’a jamais réussi à accomplir une véritable libération des masses ; l’ancien système de pouvoir et de contrôle a été simplement remplacé par un autre ; une élite est
remplacée par une autre. Voilà le problème potentiel que je vois dans l’anarchisme ; à moins que les racines des conflits humains ne soient détruites, l’anarchisme ne peut qu’évoluer en un
nouveau conflit, un chaos, et alors certains groupes décideront qu’ils doivent soumettre les autres et leur imposer un système de contrôle afin de protéger leurs propres intérêts ; afin de
préserver leur propre survie. Voilà pourquoi je pense que l’anarchisme doit être nourri de connaissance de soi, nous devons apprendre et nous comprendre ; pourquoi agissons-nous comme nous le
faisons ? Pourquoi devons-nous sans cesse argumenter et proclamer haut et fort que nos positions sont « justes » et que les autres sont « fausses » ? Avant de pouvoir vivre en harmonie avec les
autres, nous devons tout d’abord apprendre à vivre en harmonie avec nous-mêmes. Bien sûr, cela semble très hypothétique et je ne fais que suggérer ce que je pense être une approche « meilleure »,
ou du moins alternative. Bien sûr, je ne suis pas parfait et j’ai encore beaucoup à apprendre à mon propre sujet ; j’ai encore une longue route à faire avant d’être en paix avec moi-même, mais
j’y travaille !
Selon moi, le meilleur moyen de changer le monde est d’élever la conscience, ou comme le dit Osho ci-dessus « d’élever la conscience des êtres humains jusqu’au point où le gouvernement devienne
une chose futile ». Nous devons d’abord commencer par nous-mêmes, commencer par enlever cette mauvaise racine qui plonge si profondément dans l’esprit humain, l’ego ; c’est de là que viennent
tous les problèmes du monde ; c’est de la que naissent tous les désirs de pouvoir et de puissance ; c’est de là que vient le chaos. Tandis que notre connaissance de nous-mêmes croît, nous
découvrons que notre connaissance de la réalité grandit, car il n’y a pas de séparation, il n’y a pas de différence ; la différenciation seule cause des problèmes. J’ai lu récemment un antique
dicton de l’Orient : « on n’a pas besoin de savoir que l’océan a un goût de sel pour ne pas boire de toute son eau ». Lorsque nous commencerons à comprendre notre nature et celle du monde qui
nous entoure, alors nous commencerons à comprendre la véritable nature de phénomènes tels que le capitalisme, le consumérisme et le libre marché. Nous commencerons à percevoir le vrai du faux.
Comme Osho le dit, la liberté ne se trouve pas dans le combat, car être contre quelque chose implique de rester associé à cette chose, dans un sens négatif et donc l’on ne peut en être libéré.
C’est pourquoi nous devons essayer d’élever la conscience de tous ceux qui nous entourent ; si les gens commencent en masse à comprendre ce qui est vrai ou faux, et à percevoir les effets
désirables que les choses peuvent avoir sur eux, alors ils peuvent les laisser partir et ne plus en porter le fardeau. Le résultat sera que ces phénomènes, qui ont causé un si grand déséquilibre
dans le monde, perdront leur pouvoir et mourront. Tous les systèmes rigides de pensée n’ont de pouvoir que parce que nous croyons en eux ; une fois que l’on cesse d’y croire, ils ne sont plus
nourris par nous, ils dépérissent et meurent. Mon approche est de prendre soin du monde, pas de le contrôler ; dire aux gens comment je vois ces choses, mais sans attente ; l’attente n’est que le
désir de contrôle. Il appartient à l’individu de prendre ce qui lui est utile et de laisser ce qui ne l’est pas. Voilà, je le crois, quelle est notre
responsabilité.
Lorsqu'un petit enfant crie et ne veut pas être consolé, la nourrice fait souvent les plus ingénieuses suppositions concernant ce jeune caractère et ce qui lui plaît et déplaît ; appelant
même l'hérédité au secours, elle reconnaît déjà le père dans le fils ; ces essais de psychologie se prolongent jusqu'à ce que la nourrice ait découvert l'épingle (1), cause réelle de
tout.
Lorsque Bucéphale, cheval illustre, fut présenté au jeune Alexandre, aucun écuyer ne pouvait se maintenir sur cet animal redoutable. Sur quoi un homme vulgaire aurait dit : "Voilà un cheval
méchant". Alexandre cependant cherchait l'épingle, et la trouva bientôt, remarquant que Bucéphale avait terri blement peur de sa propre ombre ; et comme la peur faisait sauter l'ombre aussi,
cela n'avait point de fin. Mais il tourna le nez de Bucéphale vers le soleil, et, le maintenant dans cette direction, il put le rassurer et le fatiguer. Ainsi l'élève d'Aristote savait déjà que
nous n'avons aucune puissance sur les passions tant que nous n'en connaissons pas les vraies causes.
Bien des hommes ont réfuté la peur, et par fortes raisons ; mais celui qui a peur n'écoute point les raisons ; il écoute les battements de son cœur et les vagues du sang. Le pédant
raisonne du danger à la peur ; l'homme passionné raisonne de la peur au danger ; tous les deux veulent être raisonnables, et tous les deux se trompent ; mais le pédant se trompe
deux fois ; il ignore la vraie cause et il ne comprend pas l'erreur de l'autre. Un homme qui a peur invente quelque danger, afin d'expliquer cette peur réelle et amplement constatée. Or la
moindre surprise fait peur, sans aucun danger, par exemple un coup de pistolet fort près, et que l'on n'attend point, ou seulement la présence de quelqu'un que l'on n'attend point. Masséna eut
peur d'une statue dans un escalier mal éclairé, et s'enfuit à toutes jambes.
L'impatience d'un homme et son humeur viennent quelquefois de ce qu'il est resté trop longtemps debout ; ne raisonnez point contre son humeur, mais offrez-lui un siège. Talleyrand, disant
que les manières sont tout, a dit plus qu'il ne croyait dire. Par le souci de ne pas incommoder, il cherchait l'épingle et finissait par la trouver. Tous ces diplomates présentement ont quelque
épingle mal placée dans leur maillot, d'où les complications européennes ; et chacun sait qu'un enfant qui crie fait crier les autres ; bien pis, l'on crie de crier. Les nourrices, par
un mouvement qui est de métier, mettent l'enfant sur le ventre ; ce sont d'autres mouvements aussitôt et un autre régime ; voilà un art de persuader qui ne vise point trop haut. Les
maux de l'an quatorze vinrent, à ce que je crois, de ce que les hommes importants furent tous surpris ; d'où ils eurent peur. Quand un homme a peur la colère n'est pas loin ;
l'irritation suit l'excitation. Ce n'est pas une circonstance favorable lorsqu'un homme est brusquement rappelé de son loisir et de son repos ; il se change souvent et se change trop. Comme
un homme réveillé par surprise ; il se réveille trop. Mais ne dites jamais que les hommes sont méchants ; ne dites jamais qu'ils ont tel caractère. Cherchez
l'épingle.
8 décembre 1922
Notes
(1) À cette
époque, les langes des nourrissons étaient fixés par des épingles dites épingles à
nourrice ; si l'épingle s'ouvrait malencontreusement, sa piqûre pouvait
expliquer les cris de douleur de l'enfant.
Tu n’en as pas encore eu assez ? T’es pas malade de tout ça ? Tu devrais. La maladie est ta manière de vivre. Prends cette pilule, fais ce travail, mais on ne te donnera jamais assez de temps
pour cuisiner, alors bouffe ce repas tout fait.
Hey, ça peut te tuer… Peut-être, mais pense aux pauvres enfants qui crèvent de faim en Éthiopie. Bien sûr, ton apathie pour la politique a contribué à cette merde, mais pense à eux ! Fais gaffe à
ça, mange ceci, regarde cela, prends ta merde, bois ta bière et garde le sourire. Nous te dirons où tu dois aller, et quoi faire.
Tu en as marre d’être acheté et vendu comme du bétail ? Es-tu un mouton ou une chèvre ? Tu veux être mené par le bout du nez, ou pousser au cul les pasteurs, ensuite peut-être rendre fou le
troupeau, exorcisant le Jésus qui est en eux ?
Il y a trop de tout de nos jours, tout ce qui – en un sens – n’est rien. Suivre les voisins et les modes tout en essayant de payer les factures, alors que ton attention est distraite par des
bécasses vides dans la boîte à conneries. Cela te pousse jusqu’à un point où l’attention devient un effort trop important, et où les dépressions de la société deviennent un choix
attrayant.
Et c’est exactement ce que NOUS voulons ! Les petits moutons fatigués, poussés à courir par les chiens fidèles toute la journée jusqu’à ce qu’ils soient trop fatigués et se soumettent, ils se
brisent. Qui sommes-nous ? Aujourd’hui, presque tout le monde… Ton chef, tes gouvernants, les gens responsables de l’Île de la Tentation, du Juste Prix, toutes ces inepties déversées par la TV…
Une immense confédération sans visage, essayant sans cesse de te pousser dans cette voie, et qui te convertit en fidèle de tout ce que nous
voulons.
Mais tu peux être libre. Tu peux signer ta petite Déclaration d’Indépendance aujourd’hui, renverser la table sur la gueule de cette alliance des idiots qui te prennent tout ce que tu as ! Comment
? En nous ignorant et en suivant ta propre route. Oui, c’est si simple. Qu’est-ce que ça t’a apporté de nous offrir ton attention, si ce n’est te distraire et te déprimer ? À moins d’avoir fait
cela, tu ne peux te posséder toi-même, même si tous tes besoins sont assouvis. Tu peux vivre la "vie" sauve, morte d’un serviteur, ou tu peux la vivre de la manière dont elle était destinée à
l’être, excitante et terrifiante mais, en fin de compte, libre.
S’il faut en croire d’anciennes légendes, dans l’océan septentrional vit un poisson immense, qui peut prendre la forme d’un oiseau. Quand cet oiseau s’enlève, ses ailes s’étendent dans le ciel
comme des nuages. Rasant les flots, dans la direction du Sud, il prend son élan sur une longueur de trois mille stades, puis s’élève sur le vent à la hauteur de quatre-vingt-dix-mille stades,
dans l’espace de six mois. Ce qu’on voit là-haut, dans l’azur, sont-ce des troupes de
chevaux sauvages qui courent ? Est-ce de la matière pulvérulente qui voltige ? Sont-ce les souffles qui donnent naissance aux êtres ? Et l’azur, est-il le Ciel lui-même ? Ou n’est-ce que la
couleur du lointain infini, dans lequel le Ciel, l’être personnel des Annales et des Odes, se cache ? Et, de là-haut, voit-on cette terre ? et sous quel aspect ? Mystères !
Quoi qu’il en soit, s’élevant du vaste océan, et porté par la grande masse de l’air, seuls supports capables de soutenir son immensité, le grand oiseau plane à une altitude prodigieuse.
Une cigale à peine éclose, et un tout jeune pigeon, l’ayant vu, rirent du grand oiseau et dirent :
- A quoi bon s’élever si haut ? Pourquoi s’exposer ainsi ? Nous qui nous contentons de voler de branche en branche, sans sortir de la banlieue, quand nous tombons par terre, nous ne nous faisons
pas de mal ; chaque jour, sans fatigue, nous trouvons notre nécessaire. Pourquoi aller si loin ? Pourquoi monter si haut ? Les soucis n’augmentent-ils pas, en proportion de la distance et de
l’élévation ?
Propos de deux petites bêtes, sur un sujet dépassant leur compétence. Un petit esprit ne comprend pas ce qu’un grand esprit embrasse. Une courte expérience ne s’étend pas aux faits éloignés. Le
champignon qui ne dure qu’un matin ne sait pas ce que c’est qu’une lunaison. L’insecte qui ne vit qu’un été n’entend rien à la succession des saisons. Ne demandez pas, à des êtres éphémères, des
renseignements sur la grande tortue dont la période est de cinq siècles, sur le grand arbre dont le cycle est de huit mille années. Même le vieux P’eng tsou ne vous dira rien de ce qui dépasse
les huit siècles que la tradition lui prête. A chaque être, sa formule de développement propre.
Extrait de : Le Mythe d’Icare, Traité du désespoir et de la béatitude – Tome
1, de André Comte-Sponville
Courbet disait à ses élèves : « Cherche si, dans le tableau que tu veux
faire, il y a une teinte encore plus foncée que celle-là ; indiques-en la place, et plaque cette teinte avec ton couteau ou la brosse ; elle n’indiquera probablement aucun détail dans
son obscurité. Ensuite, attaque par gradations les nuances les moins intenses, en t’essayant à les mettre à leur place, puis les demi-teintes ; enfin tu n’auras plus qu’à faire luire les
clairs… » (1). Cela vaut aussi pour la pensée. Il faut commencer par le plus sombre, chercher « le vide, et le noir, et le nu », et dégager progressivement la lumière. Car la nuit
est première. On n’aurait pas besoin autrement de penser. Il faut commencer par le désespoir.
Cette « nuit obscure » de la pensée, c’est le silence. Il faut beaucoup de
temps pour y atteindre, et beaucoup de courage. Car jeunesse est bavarde, par impatience, et vieillesse aussi, le plus souvent, par lâcheté. Il faut d’abord se taire, et rentrer en soi. Car la
nuit est en nous, point ailleurs, et en nous aussi la lumière. Mais il faut commencer par la nuit, vide et vague, et y séjourner longtemps. Avant le premier jour et le premier matin, il y a
l’infini des nuits. Avant le premier mot, l’éternité du silence.
Il faut commencer par la solitude. Les autres nous distraient, nous divertissent, et
nous éloignent de l’essentiel. Nous-mêmes ? Non. L’essentiel est en moi, mais n’est pas moi. En moi (dans mon corps) : ce vide. Il faut commencer par ce vide. Il faut commencer par
l’angoisse. Et que serait l’angoisse sans la solitude ? Les autres me donnent l’impression d’exister, d’être quelqu’un, quelque chose… Alors que la solitude, pour qui la vit sans mentir, me
révèle mon néant, m’enseigne ma vanité, le vide en moi de ma présence. Vérité de l’angoisse. Je découvre alors que je ne suis rien, qu’il n’y a rien en moi à découvrir, rien à comprendre, rien à
connaître, que ce rien même. Solitude et silence : la nuit de l’âme.
Il faut commencer par cette nuit. S’y arrêter. Affronter cette angoisse. C’est
pourquoi beaucoup ne commencent jamais, et tournent en rond aux portes d’eux-mêmes. Bavardage et divertissement, jeux du sens et de l’illusion, tours et détours du monde et de l’âme :
labyrinthe. Mais parfois certains s’en lassent. Il y a des jours, on ne supporte plus le bavardage. On s’arrête. Enfin le silence. Enfin la solitude. Et l’angoisse est là comme un grand
miroir vide. Ainsi dans le labyrinthe, quand il eut longtemps couru, quand il eut traversé ces milliers de salles, de couloirs, quand il se fut tellement perdu dans tous ces tours et détours,
dans tous ces coins et recoins, dans toutes ces sinuosités sans nombre, d’impasse en impasse, de faux-fuyant en faux-fuyants, et toujours les mêmes portes, toujours les mêmes murs, il y eut un
moment sans doute où Icare, épuisé, à bout de forces et de courage, hors de souffle et d’espérance, comprit qu’il n’y avait pas d’issue, nulle part, que sa course était vaine et folle, tous ses
efforts inutiles, et tout espoir illusoire. Alors il s’arrêta. Et je devine le bruit de son souffle, et ce silence en lui comme une mort. Ou peut-être il n’eut pas besoin de courir, connaissant
d’avance le génie sans faille de son père… Qu’importe. Je l’imagine assis par terre, le dos contre un mur, la tête sur les genoux… Et soudain la sérénité étrange qui le saisit. L’angoisse qui
s’annule à l’extrême d’elle-même. Le désespoir.
Commencer par l’angoisse, commencer par le désespoir : aller de l’une à
l’autre. Descendre. Au bout de tout, le silence. La tranquillité du silence. La nuit qui tombe apaise les frayeurs du crépuscule. Plus de fantômes : le vide. Plus d’angoisse : le
silence. Plus de trouble : le repos. Rien à craindre ; rien à espérer. Désespoir.
(Le désespoir – pas la tristesse. Et même : le désespoir contre la
tristesse. Car la tristesse n’est jamais que la déception d’un espoir préalable. Et nul espoir qui ne soit déçu, qui n’ait son lot de tristesse et d’inquiétude. Pièges du temps. Labyrinthe de
vivre. Alors que le vrai désespoir – s’il est possible – ne saurait être triste : sans quoi il ne pourrait qu’espérer la fin de sa tristesse, et s’annulerait dans cette
contradiction. Si la tristesse est un état négatif, le désespoir, au sens où je le prends, est un état neutre. Il est le degré zéro de l’espérance. Rien de plus ; rien de moins. C’est une
espèce d’état sans avenir [puisqu’il n’est pas d’avenir qui ne soit d’espérance], dont il s’agit précisément d’évaluer la possibilité et les conséquences. Le désespoir, c’est le présent lui-même.
Autrement dit : l’éternité de vivre (2). Le mot pourtant me gêne quelque peu, je l’avoue, pour ce qu’il évoque d’apparemment négatif ou triste, pour ses connotations de mélancolie, de vague
à l’âme ou, pour tout dire, de romantisme. Si j’avais le goût des néologismes, j’eusse volontiers utilisé celui d’inespoir, comme faisait Mounier, et en un sens assez proche :
« non pas le deuil de l’espoir mais son constat de défaut… » (3). Car c’est un peu cela – ce constat – que je voudrais après d’autres penser ; jusqu’au bout, si c’est
possible, c’est-à-dire jusqu’à sa limite, et jusqu’en cet extrême où la béatitude à son tour devient pensable. Mais ce mot d’inespoir ne s’est pas imposé. C’est d’ailleurs justice, car
le désespoir, même le plus neutre, n’est jamais un état originel ; il suppose toujours la force préalable d’un refus. L’espoir est premier ; donc : il faut le perdre. Le
dés-espoir indique cette perte, qui n’est pas d’abord un état, mais une action. Le désespoir vient toujours après. Il est l’oiseau de Minerve de l’âme, et son commencement.
Ainsi, dans l’histoire des nombres, l’invention ultime du zéro. L’enfant, lui, croit d’abord au Père Noël…).
…Descendre au plus bas, et puis remonter – si l’on peut. Mais il faut descendre.
Parce que, dit Démocrite, « La vérité est au fond de l’abîme » (4).
(1) Cité par Aragon, L’exemple de Courbet,
p.17.
(2) Cf. Wittgenstein, Tractatus logicus-philosophicus,
6.4311 : « Si l’on entend par éternité, non pas une durée temporelle infinie, mais l’intemporalité, alors celui-là vit éternellement qui vit dans le présent ».
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