Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 11:30

Thèse de doctorat en sciences sociales, soutenue à la Sorbonne le 22 septembre 2008 par Tanguy Chatel

Cette thèse est consacrée à l'analyse d'un phénomène contemporain : l'émergence et le développement généralisé de ce que l'on nomme aujourd'hui indistinctement "l'accompagnement".


Dans une première partie, Tanguy Chatel commence par observer que se développe aujourd'hui une multitude de dispositifs qui se revendiquent tous comme des dispositifs d'"accompagnement" : accompagnement de l'élève et de l'étudiant, accompagnement des parents, du fumeur, du chômeur, accompagnement du malade, accompagnement psychologique, accompagnement du changement, coaching... Il s'agit d'une tendance sociale lourde qui semble constituer un phénomène social total et qui vient éclairer la manière dominante de penser aujourd'hui la relation à autrui. Ces accompagnements sont étudiés selon leurs principales finalités, ce qui conduit à distinguer les accompagnements ayant vocation à guider (posture éducative), et les accompagnements ayant vocation à soigner (posture thérapeutique).


L'étude porte aussi sur des accompagnements spécifiques (coaching, psychanalyse) dont il n'est pas immédiat de dire s'ils consistent plutôt à guider ou plutôt à soigner. L'analyse des formes, des modalités et des finalités révèle que, globalement, l'accompagnement est l'expression et le reflet d'une culture relativement homogène, obnubilée par l'objectif (avec l'adhésion du sujet), le résultat (avec l'obsession des projets et des projections), et le "faire" (avec la survalorisation de la compétence).


Les accompagnements sont généralement mis en oeuvre à travers une posture plutôt directive et selon un modèle relationnel qui se révèle soit paternaliste (guider), soit maternant (soigner), soit les deux à la fois. D'une manière générale, ils témoignent d'une culture contemporaine massivement caractérisée par l'individualisme (le dépassement et la réalisation de soi), l'impatience (le temps est compté) et un certain matérialisme (les résultats doivent être objectifs et tangibles). Non seulement ils s'inscrivent dans cette culture globale, mais on constate qu'ils viennent même l'alimenter et l'amplifier.

L'accompagnement, qui se présente volontiers comme un outil d'assistance particulièrement efficace, tend paradoxalement à produire de la solitude dans le contexte général d'une société de la performance.



Dans la seconde partie, en contrepoint de ces dispositifs généraux, Tanguy Chatel observe un autre type d'accompagnement très particulier : l'accompagnement des personnes en fin de vie dans le contexte des soins palliatifs, qui, depuis quelques décennies, émerge discrètement mais sûrement et semble ouvrir sur des perspectives inverses.

Ce type d'accompagnement véhicule une toute autre représentation de l'homme et un autre modèle relationnel.


L'étude révèle que la culture spécifique qu'il véhicule repose sur la place déterminante de la "souffrance spirituelle", au coeur de la souffrance globale que l'accompagnement a justement vocation à soulager. Elle montre que cette dimension spirituelle de la souffrance ne peut plus aujourd'hui se penser uniquement en termes particuliers, essentiellement religieux ou philosophiques, requérant l'intervention d'un accompagnant investi d'un savoir spécial.

Les conditions contemporaines du mourir, le cadre laïque et public de l'hôpital qui est devenu le lieu essentiel de la fin de vie, et les mutations du religieux rendues possibles avec la sécularisation, constituent autant d'invitations à penser le "spirituel" en des termes propres et distincts des catégories mentales (religion ou philosophie) avec lesquelles il a été, jusqu'à présent, largement confondu.


Le travail de Tanguy Chatel consiste à montrer que le "spirituel" peut aujourd'hui se penser de manière moins particulière et plus universelle comme le besoin ontologique de tout homme de se sentir relié (non séparé), soit dans l'ordre transcendantal (verticalité, rapport à un "Tout autre"), soit dans l'ordre relationnel (horizontalité, rapport à l'autre), soit dans l'ordre personnel (intériorité, rapport à soi), éventuellement dans les trois en même temps.

La souffrance "spirituelle" (qui ne doit pas être confondue avec le besoin de rites ou de réponses théologiques ou philosophiques) serait donc le coeur même de la souffrance globale. Elle serait cette souffrance d'arrière-fond, cette solitude éprouvante de l'être humain, particulièrement révèlée dans le contexte saisissant de la fin de vie, que seule une présence et une rencontre pleinement respectueuse peuvent éventuellement contribuer à soulager.

Il en résulte que l'accompagnement de la souffrance spirituelle n'est pas seulement l'affaire de spécialistes dûment formés, mais bel et bien l'affaire de chacun qui accepte la responsabilité d'accompagner un autre.


L'accompagnement des personnes en fin de vie se révèle être alors une voie éthique, particulièrement délicate et exigeante. Sur ce fondement "spirituel" (relationnel) qui vient constituer le socle de sa culture propre, l'accompagnement en fin de vie promeut une approche essentiellement subjective (par l'adaptation au sujet), préconise un certain détachement du résultat (par l'attention au présent), et invite plutôt à une profondeur d'être (par l'accent mis sur la présence dans la relation), dans un contexte où la notion de performance est peu signifiante. Il s'exerce à travers une posture par principe non directive et une mise à niveau d'autrui, dans un mode relationnel qu'il semble plus pertinent de qualifier de "fraternel". A travers la mise en évidence de ses caractéristiques profondes, il ressort que l'accompagnement de la fin de vie s'oppose notablement à la culture contemporaine individualiste, impatiente et matérialiste. Il s'analyse, de manière originale, comme une culture à la fois laïque et "spirituelle" – quoique non confessionnelle – ouvrant sur des perspectives philosophiques, anthropologiques et sociologiques saisissantes.



En conclusion, Tanguy Chatel défend l'idée que le développement incertain mais probable de l'accompagnement de la fin de la vie, ne serait-ce que pour des raisons démographiques sinon éthiques, devrait permettre à cette culture si particulière, à la rencontre de l'espace intime et de l'espace public, de progressivement irriguer le champ médical et, plus loin, l'ensemble du champ social en y distillant subtilement ses valeurs originales.

La culture palliative de l'accompagnement ne vient cependant pas, comme on pourrait trop rapidement le croire, s'opposer abruptement à la culture de la performance de manière strictement antagoniste. Il serait réducteur et probablement erroné de se la figurer comme une simple culture du "être" qui viendrait sans nuance s'opposer à la culture dominante du "faire". Au contraire, il semble que parce que l'accompagnement s'exerce précisément au coeur des soins palliatifs (qui sont d'abord une culture médicale reposant sur des savoir-faire), il constitue une posture originale et synthétique qui mêle compétence professionnelle et qualité de présence, savoir et saveur, objectif et subjectif, désir de performance et détachement du résultat... et contribuent à rendre au geste soignant toute sa profondeur, son sens et son ambition d'origine à travers la pose d'un "geste habité". La culture palliative révèle ainsi une modernité insoupçonnée en ce qu'elle invite à penser autrement l'action et le rapport à l'autre.


Cette thèse prend appui sur des recherches dans des domaines très divers (sociologie, anthropologie, philosophie, éthique, histoire, droit, biologie, sciences de gestion...). Elle repose également sur une double expérience : celle, d'une part, d'accompagnant bénévole (3 ans à domicile et 4 ans en unité de soins palliatifs), et celle, d'autre part, de l'activité professionnelle de Tanguy Chatel (15 années passées à impulser et promouvoir, au ministère de l'Education nationale, une nouvelle culture de la performance dans le cadre d'un programme général de modernisation du système éducatif). De la sorte, il se situe précisément au carrefour de ces deux cultures.


Thèse disponible à l'adresse suivante :
http://tchatel.perso.cegetel.net/index.htm


Source : ASP Liaisons numéro 38, Décembre 2008

Par Myrddhin - Publié dans : Deuil, Accompagnement et Soins Palliatifs
Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Commentaires

Rechercher

Recommander

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés